Petit traité de manipulation (de l’information) à l’usage des (honnêtes) gens

Au lendemain du constat d’échec des pourparlers avec les syndicats, Mme Maire-Hefti a joué les enseignantes d’un jour. Nous nous inspirons de son exemple et livrons ici notre leçon à propos d’un problème actuel: comment démasquer la langue de bois et traquer la désinformation?

Le 27 mai, le Conseil d’État a communiqué formellement ses intentions quant au nouveau système de progression salariale qu’il prévoit d’appliquer dès le 1er janvier 2017. Comme nous l’avions supposé, ses propositions sont très proches de ce qui avait été présenté en novembre 2015… et c’est une très mauvaise nouvelle pour les enseignants neuchâtelois et pour notre école! Dans la foulée, le Conseil d’État a adressé une lettre à tous les collaborateurs de l’administration et aux enseignants. Une lecture distraite ou naïve porterait à croire qu’il s’agit d’une sortie de crise. HALTE!

Premier exercice: démasquons la langue de bois

Il s’agit d’une version adoucie de la manipulation. En politique, ce qui est dit est formulé de telle façon que c’est sympathique à entendre, mais n’engage en rien son auteur. «La démarche [doit] permettre de corriger certaines inégalités de traitement et d’engager la transition vers un système offrant des conditions de progression plus cohérentes qu’aujourd’hui.» Dans cette phrase, l’intention semble louable; si des inégalités dont je souffre ne sont pas corrigées, peut-être que d’autres l’auront été; l’expression «conditions plus cohérentes» est ambiguë; à la limite, celles-ci peuvent être pires tout en étant cohérentes... «Le gouvernement a transmis ses propositions finalisées aux partenaires syndicaux, en vue d’introduire au 1er janvier 2017 un nouveau système salarial clair, équitable et pérenne, inspiré de la pratique d’autres cantons romands et permettant de renforcer l’attractivité du secteur public.» D’abord, un grand classique. La simple mention des syndicats donne l’impression qu’il y a eu une négociation (c’est à ça qu’ils servent après tout!). Ça permettra plus tard de laisser entendre qu’ils ont été (trop) gourmands. La seconde partie de la phrase nous permet d’aborder la désinformation: la pratique des autres cantons dont on va s’inspirer se limite au nombre d’échelons (le même pour toute la fonction publique); les montants des salaires n’étant pas une source d’inspiration… contrairement à l’affirmation finale. Il n’y a hélas pas besoin d’avoir fait de longues études pour comprendre rapidement que l’attractivité de l’école neuchâteloise – comme employeur – va en prendre un sacré coup! C’est pour le moins de la désinformation (pour rester poli…)

Second exercice: décryptons la désinformation

Pour apprendre à déjouer les pièges de la désinformation, examinons les principes mis en avant par le Conseil d’État dans son courrier: «Maintien du principe de l’automaticité de la progression individuelle annuelle du traitement.» Cela signifie qu’il y aura encore un système de progression; dans la pratique, on passera de dix «hautes-paies» à vingt-cinq échelons. On n’évoque pas les montants; de fait, quel que soit son degré, tout en progressant, on y perdra... sauf éventuellement à avoir une carrière de quarante-cinq ans! «Progression des traitements harmonisée entre le personnel de l’administration et le personnel enseignant (unification du nombre d’échelons et de l’amplitude). » L’amplitude entre le salaire initial et le salaire maximal sera de 41%, contrainte dévastatrice pour les titulaires de Master au cycle 3 comme au lycée. «Principes de transposition dans la nouvelle grille n’engendrant aucune baisse de salaire pour le personnel en place.» Ça a l’air sympa, mais c’était déjà le cas en 2015 et 2016 et ça n’a pas empêché l’État de priver les jeunes d’une part importante de la progression promise. Si les salaires ne seront donc pas baissés, la réduction de la progression constitue une baisse salariale quand même à moyen ou long terme. «Abandon du financement partiel de la caisse de remplacement des enseignants par les cotisations salariales des employés. » On dirait presque merci, si le même gouvernement n’avait pas recommandé au Grand Conseil de rejeter notre motion populaire en février, qui demandait précisément cela… L’obligation de cotiser pour la prise en charge des remplacements en cas de maladie ou d’accidents est un pur scandale. Y renoncer n’est pas faire un cadeau aux enseignants, mais corriger une injustice les touchant. Cela dit, il s’agit de 0,67%… alors que la baisse du salaire de carrière sera quatre à douze fois supérieure! Remarquons aussi que la mesure doit entrer en vigueur en août 2017 et qu’elle dépend d’un vote du Grand Conseil. «Revalorisation des salaires des enseignants HarmoS 1-2 et augmentation du salaire initial des enseignants HarmoS 3-6.» Ici, seuls les initiés comprendront quelque chose. Pour commencer, les salaires de 1re et 2e baisseront plus que certains autres, mais on nous promet de les amener à hauteur de ceux du reste du 1er cycle au fil des années «en dialogue avec les syndicats»… On la sent mal! Quant à la hausse du salaire initial, réelle, elle n’empêche pas une réduction du salaire de carrière! «Introduction progressive d’une réduction de l’indice horaire pour les nouveaux enseignants des écoles de maturité dont les salaires d’embauche sont diminués.» Cette mesure pose un gros problème: dans un même établissement, certains enseignants au titre identique auront des charges horaires différentes. Les nouveaux enseignants débutant leur carrière au lycée seront tellement pénalisés par rapport à la situation antérieure qu’on les dispense d’une période; le geste (env. 4%) est loin de compenser les 10% de salaire en moins… Au moment où vous lisez ces lignes, les événements se seront probablement précipités et, si les réponses négatives des syndicats devaient ne pas avoir été considérées, la confrontation aura sans doute remplacé la concertation. «Quand quelque chose nous apparaît non légitime, même si c’est légal, il nous appartient de nous indigner et de désobéir. » (Stéphane Hessel)

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