Le jeune retraité de la CACEB tire un bilan positif

Luzius Heil a dirigé la Caisse d’assurance du corps enseignant bernois (CACEB) de mars 2007 à fin novembre 2016. Thomas Keller lui a succédé le 1er décembre dernier. Berner Schule a publié le mois passé un entretien accordé par le jeune retraité à Beat Wirz, Thomas Ritschard et Oliver Grob. Avec l’aimable autorisation de cette revue cantonale, en voici la traduction réalisée par Francis Baour pour la CACEB. 

Luzius Heil, vous avez hérité d’une situation difficile en 2007: trois ans plus tôt, la CACEB avait fait les gros titres pour un trou d’un milliard dans ses caisses. Il s’agissait pour vous d’atteindre de gros rendements, pour pouvoir assumer les prestations. Quels ont été les plus grands défis à relever lors de la phase d’assainissement?

Luzius Heil: Les problèmes étaient de nature technique, mais également émotionnelle. Pour administrer ses assurés, la CACEB disposait à l’époque de trois systèmes indépendants. Le système principal pour les calculs des cotisations et des prestations était totalement obsolète, peu fiable et sujet à des pannes quotidiennes, ce qui a souvent mené les collaborateurs au bord du désespoir. Après analyse de la situation, la CACEB a mis en route le projet «One Tool». En dix mois, nous avons mis en place un système immédiatement exempt d’erreur, moderne et offrant une solution intégrale de gestions des différents destinataires. Naturellement, il fallait s’assurer que les données étaient correctes. Pour garantir cela dans un délai d’une année, il a fallu régler les 16 000 cas pendants, ce qui a nécessité d’augmenter le personnel à près de soixante personnes par moments, et de travailler temporairement le samedi. Des corrections de règlements financiers, des mises à jour semestrielles et un reclassement de tous les dossiers ont été ainsi traités. Nous avons baptisé «Hercule» ce projet parallèle à la mise en place du nouveau logiciel. Ce fut un énorme défi de regagner la confiance des collaborateurs, mais également celle des assurés, en particulier les francophones, et celle des autorités politiques. À l’adresse des deux derniers groupes, nous avons entrepris un grand travail d’éclaircissement, une politique d’information proactive ainsi qu’une communication loyale et transparente. Les moyens mis en œuvre: le lancement de la revue nexus, l’invitation des assurés à des discussions et à des consultations à Ostermundigen et une activité de conseil durable et intensive, du Jura jusqu’à l’Oberland bernois.

Les plus importants préjugés et autres critiques auxquels vous avez été confrontés?

Durant les premières années, j’ai été déçu par les journalistes. À la fin de chaque article sur la CACEB, des années plus tard, ils se sentaient obligés de rappeler qu’elle était la caisse de retraite connue pour sa débâcle monumentale en matière de placements. Pour rétablir progressivement le calme, il a fallu insister en démontrant que sur la sous-couverture d’un milliard de francs subie jusqu’en 2004, en fait «seuls» 300 millions de francs avaient été placés dans des financements notoirement risqués (Ventures); 300 autres millions n’avaient pas pu être complètement refinancés suite à la crise boursière de 2001/2002, et 400 millions étaient dus à des prestations non correctement financées. Cette sous-couverture a provoqué des ressentiments de la part des assurés, ce qui était bien compréhensible. Ils ont eu de grandes craintes concernant la sécurité de leur capital de prévoyance et ont remis en question l’exactitude des calculs de performance de la CACEB. On a aussi très souvent blâmé l’absence, dans notre palette de prestations, de rentes et de capital de décès pour concubins ou partenaires. Voici presque deux ans que ces lacunes ont pu enfin être comblées, suite au passage à la primauté des cotisations; jusque-là, le Grand Conseil déterminait les prestations de la caisse.

Vous avez atteint de nombreux buts. Y a-t-il aussi eu des déceptions?

Les moments positifs ont prédominé, avec la fierté jamais démentie de pouvoir diriger la CACEB. Le plus décevant fut sans doute l’indifférence des assurés vis-à-vis de la caisse et le désintérêt général face à la prévoyance professionnelle. Ces dernières années, nous avons fait énormément de progrès dans la communication. De fait, ma déception était profonde, face aux réflexions du genre «on n’est pas informé», «on n’a jamais entendu parler de la revue nexus» (pourtant distribuée deux fois l’an à l’adresse personnelle de chaque assuré…) ou «on ignorait l’existence du site internet de la CACEB», voire aussi l’aveu que «le courrier de la CACEB finit non ouvert dans un tiroir». J’ai également eu et je continue d’avoir beaucoup de peine à comprendre les personnes ignorant que les paramètres régissant la prévoyance professionnelle ont changé en 1985 et contestant donc des réformes pourtant nécessaires à la survie du 2e pilier.

Votre plus grand succès?

La mise en place sans accroc du nouveau système ciblé de gestion des cas, en 2008, fait partie des satisfactions principales. Mais ce succès a probablement été encore dépassé par le passage réussi de la primauté de prestations à celle des cotisations, avec en parallèle l’introduction de la capitalisation partielle au 1er janvier 2015. Cerise sur le gâteau: que les citoyens acceptent en mai 2014 la variante la plus coûteuse, mais aussi la plus favorable aux assurés. Selon mes constatations, le conseiller d’État Bernhard Pulver et la Direction de l'instruction publique ont toujours montré de la compréhension envers la CACEB lors de ce processus et étaient bien disposés à son égard.

Comment se porte la CACEB aujourd’hui?

La caisse est aujourd’hui solidement établie aux niveaux stratégique et opérationnel. Évidemment, l’image que j’en ai est sujette à des influences subjectives. Mais la CACEB dispose de règles de gouvernance précises, d’un mécanisme de gestion des risques étayé par un système de contrôle efficace. La commission administrative et la direction tirent à la même corde. Un plan de financement est établi, les déviations éventuelles sont périodiquement contrôlées par l’expert en prévoyance professionnelle et d’éventuelles mesures de correction sont alors proposées. Concernant l’image de la CACEB, deux enquêtes auprès des assurés, en 2009 et 2012, révèlent que les compétences professionnelles, l’expérience des services aux membres et la qualité de l’accueil par les collaborateurs étaient évaluées positivement, puisque qualifiées de «bons» à «excellents». Nous veillons également à la gestion des réclamations. Ces deux dernières années, il n’y a eu aucune réclamation fondée à signaler, mais de nombreux éloges.

Des voix critiques dénoncent les frais d’administration des caisses de retraite. Comment ceux de la CACEB doivent-ils être évalués en comparaison à d’autres caisses? Quels changements ont-ils été opérés sous votre direction?

Sous ma conduite, les frais administratifs effectifs de la CACEB sont demeurés chaque année en dessous du budget accordé par la commission administrative. Les frais d’administration sont généralement comparés par assuré entre les différentes caisses. Mais les caisses ne peuvent pas être comparées simplement. Leur dimension, l’éventuelle prise en charge des prestations de service pour la caisse par l’employeur, la manière de la saisie ou du non enregistrement concernant le bilan des investissements, comme aussi leur propre loyer, tout cela joue un rôle décisif. Chaque caisse dispose également d’un certain montant de base pour les frais d’administration, les frais de révision en font par exemple partie; mais s’ils peuvent être répartis sur 1000 ou 10 000 assurés, cela fait une énorme différence. Parlant des frais de gestion de patrimoine, on omet souvent qu’ils augmentent tendanciellement avec l’augmentation de la fortune administrée. Le fait est qu’en 2015, avec 227 francs de frais d’administration par personne et 0,24% de frais de gestion de patrimoine des capitaux fixes, la CACEB était l’une des moins onéreuses dans l’étude des caisses de retraites de Swisscanto; la moyenne était de 241 francs, respectivement de 0,51%.

Comment imaginez-vous le taux de conversion de la CACEB dans cinq ans?

Les pronostics sont difficiles! Pour la CACEB, je ne prends aucun risque: la commission administrative ayant décidé d’abaisser le taux de conversion de 5,58% à 5,2% en quatre étapes successives dès le 1er août 2017, je peux affirmer (ndlr: et il rit) que le taux de conversion s’élèvera dans cinq ans à 5,2%!

Quels sont les autres défis à l’avenir pour la CACEB?

 Ce sont les futures interventions régulatrices dans la prévoyance professionnelle, dont on ne voit pas la fin. Les votes finaux des Chambres sont désormais proches, concernant le projet de réforme «Prévoyance vieillesse 2020»; ils entraîneront sans aucun doute des changements dans le plan de prévoyance de la CACEB. Au niveau de la caisse, le premier défi consiste indubitablement à maintenir l’équilibre entre une garantie des promesses de prestations et la garantie de l’équilibre financier. Par ailleurs, la CACEB célébrera ses 200 ans d’existence en 2018, elle sera l’une des trois plus anciennes caisses de Suisse. Une éventuelle nouvelle identité visuelle devra être très bien analysée, communiquée de façon crédible et mise en oeuvre de manière conséquente.

Existe-t-il une stratégie de croissance pour la CACEB?

Actuellement, non. À l’introduction de la nouvelle Loi sur les caisses de pension cantonales (LCPC), le canton a rejeté l’idée en toute conscience, de telle sorte que les deux caisses puissent être réunies en une seule institution communautaire ou collective et que des efforts d’acquisition correspondants puissent être entrepris. La CACEB demeure évidemment ouverte à toute forme de rattachement d’institutions actives dans le domaine de la formation et elle y est légitimée.

Que peut encore améliorer votre successeur?

Il doit relever le défi impératif de rester en phase, voire d’anticiper les changements imposés par les modifications sociales. La digitalisation jouera certainement un rôle toujours plus grand. Il s’agit d’exploiter à fond le potentiel des technologiques émergentes, afin de continuer à améliorer la relation avec les assurés.

Quels sentiments éprouvez-vous à l’heure quitter votre fonction et que voulez-vous transmettre à votre successeur?

Ces dix années à la tête de la CACEB ont été pour moi très marquantes. J’ai toutefois appris ces derniers mois à lâcher prise, ce qui n’était pas une démarche très facile. Je crois avoir fait les choses correctement. Je voudrais rappeler à mon successeur qu’à côté de tous les défis de technique d’assurance et de placements, il convient de ne pas perdre de vue les questions humaines, au niveau des assurés comme à celui des collaborateurs.

Vos plans d’avenir?

J’aimerais pouvoir utiliser mes connaissances en tant que juriste LPP, ainsi que les expériences acquises dans la gestion de caisses, et rester ainsi encore quelques années en contact avec la prévoyance professionnelle, même à temps très partiel. Mais rien de concret n’est encore décidé. Je me réjouis pour l’instant de passer des fins de semaine prolongées avec ma femme, encore active professionnellement, d’avoir davantage de temps pour mes petits-enfants, de profiter du ski de fond cet hiver et d’entamer sérieusement l’entraînement pour la prochaine saison de randonnée à bicyclette. (Berner Schule, École bernoise 97/16)

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