La déresponsabilité organisée

La peur et l’inquiétude ne sont pas seulement le combustible des campagnes de votations populistes, elles sont souvent érigées en véritables règles de vie d’une société qui ne mise plus que par l’obsession du risque minimum et du tout sécuritaire. A tel point qu’un métier comme le nôtre, qui par essence travaille avec l’humain, donc la vie, donc le risque, devient très vite un métier impossible, baignant dans la contradiction, le doute et la culpabilité. Pis, on le dénature, en organisant la déresponsabilité.

 

Vous voulez éviter tout accident, problème, écart de conduite? Multipliez les règlements, empêchez d’agir, sécurisez par des entraves, agissez en éteignoir sur tout ce qui serait susceptible de bouter un feu quelconque. Quel bonheur de vivre dans un univers du «tout sécurisé» où, même si le risque zéro n’existe pas, on a atteint un degré de «responsabilité zéro» qui fait que le moindre accident serait imputable à la fatalité, puisque toutes les précautions auront été prises! Responsable de RIEN, le nirvana! L’ennui c’est… l’ennui justement. Pour grandir, pour progresser, pour se développer, il faut agir, se tromper, faire des erreurs, chuter, se relever, prendre des risques, réussir et échouer pour recommencer.

Au niveau éducatif, le temps est à tout sécuriser et à réduire chez les enfants le champ d’expériences de la vie, pour leur éviter tout accident ou désagrément. Au niveau de la profession, la multiplication des directions d’établissement, règlements, formulaires, rapports vise à tout lisser et normaliser. Surtout pas de problème, pas de vagues, respectez le programme, les coutumes et l’équité aliénante. Et c’est jusque dans les mentalités professionnelles qu’on s’emploie à organiser la déresponsabilité.

Tout ça dans un métier qui devrait être vivant, incertain, réinventé tous les jours, fondé sur le génie propre, l’innovation, la pratique réflexive! Chacune et chacun d’entre nous est obligé d’admettre qu’il n’y a pas de réussite éducative sans s’impliquer et se mettre en danger tous les jours. Etre responsable, c’est être professionnel, mais humain, faillible. C’est prendre des initiatives, donc prendre des risques et s’exposer à beaucoup de choses, même à la réussite! «Il y a bien des manières de ne pas réussir, mais la plus sûre est de ne jamais prendre de risques.» (Benjamin Franklin)

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