Contre la banalisation

La CDIP (Conférence suisse des chefs de département de l’instruction publique) compte maintenant sept ministres UDC sur les vingt-six. On ne peut pas nier que l’ambiance ait changé ces dernières années et que bien des discussions prennent de plus en plus une tournure idéologique davantage que politique. Le consensus historique qu’il pouvait y avoir sur les valeurs de l’école semble se déliter. Il n’est plus du tout évident que celle-ci doit être au service de tous, y compris et surtout des plus faibles.

Mais au-delà de l’UDC, c’est la conscience humaniste de l’ensemble du sérail politique et sociétal qui semble affectée. Les coups de boutoir incessants contre les valeurs tacites de tolérance, de coopération, de solidarité et d’empathie paraissent banaliser la violence, l’irrespect, le mépris et l’individualisme. Au sein des institutions politiques, qui devraient être garantes des grands principes démocratiques d’écoute, de politesse et de correction, ce sont souvent les travers les plus bas de la société qui l’emportent. Il n’est que voir certaines séances de Grands Conseils ou de conseils communaux relayées par les médias locaux, à côté desquelles une cour de récréation paraît un havre de respect et de convivialité. Contaminée par le panurgisme ambiant, l’école se sent bien en peine de ramer contre cette banalisation des valeurs barbares.

Comme enseignant, on est amené à ne plus réagir que contre ce qui est vraiment grave, le moins grave étant devenu banal. Et la vie quotidienne, comme la politique, contribue chaque jour à déplacer cette échelle de valeurs entre ce qu’il faut laisser passer et ce qui mérite résistance, indignation et action responsable et citoyenne. Heureusement, d’aucuns réagissent et refusent de se laisser glisser dans cette disposition collective au consentement, voire à la collaboration. En sortant en 2011 le Livre blanc Pour un humanisme scolaire, le SER a exprimé cet esprit de résistance contre la banalisation. «J’aime les esprits rebelles qui n’oublient pas de veiller au rempart» (1), affirme un auteur contemporain qui ajoute: «Les hommes de la démocratie que nous sommes ne sont protégés de la barbarie que par une pellicule de “civilité”.» C’est cette pellicule qui est mise à mal par l’obsession de la réussite individuelle et l’acceptation de contre-valeurs qui plombent le collectif, l’espoir commun et le bonheur de construire ensemble. Toutes choses que l’école a dans ses gènes, dans ses objectifs, mais dont elle s’éloigne au gré de la banalisation de ses travers.

 

(1) Je n’ai plus peur, Jean-Claude Guillebaud, L’iconoclaste, 2014

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