Donner vie aux savoirs ? Du plan d’études aux pratiques des enseignants

Donner vie aux savoirs? Du plan d’études aux pratiques des enseignants

Les Entrevues de LIFELaboratoire Innovation Formation Education - Université de Genève -Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation - Entrée libre

Mercredi 11 mars 2015, 18h00-20h00, Uni Mail, salle MS150

Un plan d’études risque de rester lettre morte sans un enseignant capable de faire vivre à ses élèves les apprentissages voulus par le document. Aussi complet soit le texte, seule sa mise en contexte, en mots, en œuvre, en situations, aura des effets de formation. C’est que seule une pratique humaine, de préférence formatrice, peut susciter l’activité cognitive dont dépendent au final la compréhension des savoirs par les esprits censés se les approprier.

On sait que l’Education nouvelle a voulu ouvrir (parfois bannir) la clôture scolaire en rapprochant les apprentissages formels des pratiques sociales et de la vie des gens. Elle a fait la promotion des méthodes actives, du learning by doing, du travail coopératif, de l’expression libre, des projets, des centres d’intérêt. Les didactiques actuelles se méfient du mythe de la déscolarisation, d’une formation qui prétendant procéder sans rupture, par simple immersion, mais elles le font elles aussi pour démocratiser l’accès à une culture vivante, à un corpus de savoirs et de compétences où la langue, la littérature, les sciences, les arts ou la philosophie savante ne seraient pas réservés trop tôt à une élite triée sur le volet et coupée du monde profane. Qu’ils se réclament ou non de ces influences, les enseignants d’aujourd’hui préfèrent (presque) tous des élèves motivés, des classes qui participent, des leçons où les questions étudiées sont mobilisatrices plutôt que d’un ennui «mortel» à subir comme une fatalité.

A l’encontre de cette aspiration, des programmes trop chargés, saturés d’objectifs et d’indicateurs pour être sûrs de ne rien oublier, courent le risque de mettre les classes et les maîtres sous pression, de déborder du temps disponible et d’inciter au «bourrage de crâne» et à la superficialité. Politiquement, l’exhaustivité formelle et l’apparence d’avoir réponse à tout peuvent rassurer. Pédagogiquement, trop demander aux enseignants les persuade plutôt que le volume des attentes et le rythme idéalement imaginés par les prescripteurs sont invivables en réalité, en tout cas pour les élèves les plus fragiles ou pour ceux qui se demandent à quoi sert ce qu’on leur enseigne sans prendre le temps de le justifier.

Que le professeur traite un domaine in extenso, qu’il en ignore un autre ou qu’il sélectionne certains contenus parce qu’il les juge prioritaires, il fait finalement et toujours l’intermédiaire, consciemment ou non, entre l’expérience des élèves telle qu’elle est planifiée à l’avance dans le programme et celle qu’ils vont vivre, bon an mal an, sous sa conduite, dans les faits et au présent. A la limite, un maître se sentant pressé peut se faire l’avocat de ses élèves les plus stressés, et demander que le curriculum formel se rapproche du vrai travail et de son sens des réalités: le plan d’études lui-même étant vivant, il peut ainsi être amendé, révisé ou réformé en fonction de ce que lui reprochent (ou non) les enseignants, en particulier ceux qui travaillent dans les zones socialement et culturellement précarisées.

Comment les choses se passent-elles concrètement? Dans quelle mesure les professeurs estiment-ils les plans d’études d’aujourd’hui vivables ou invivables, pour eux et pour leurs élèves que l’école prétend préparer à la vie par ce biais? Comment les professionnels s’inspirent-ils, s’accommodent-ils et/ou s’écartent-ils des textes existants? En fonction de quels critères de sélection, conscients ou inconscients, revendiqués ou non? Donner vie aux savoirs: cette compétence pédagogique s’exerce-t-elle avec, malgré ou parfois contre les objectifs institutionnellement établis, leur découpage, leur explicitation, leur formalisation dans les directives, les moyens d’enseignement, les outils d’évaluation? Quand le travail prescrit et le travail réel ne sont pas totalement ajustés l’un à l’autre, lequel régule-t-il lequel, comment le modus vivendi entre programme et pratiques se négocie-t-il, en contrebande ou de manière assumée? Ces questions ne se demandent pas comment un praticien digne de ce nom appliquerait rationnellement un plan d’études rationnel par définition, mais quelle rationalité est effectivement à l’œuvre sur le terrain, dans le vif de l’action et de sa régulation.

Au moment où le Plan d’études romand s’installe complètement dans nos cantons, et à une époque où l’école, ses professionnels et ses ministres semblent un peu partout tenus de redoubler d’ambition, les (hyper)textes programmatiques peuvent aisément additionner les savoirs, les savoir-faire, les savoir-être et les compétences dans chaque discipline, puis leur ajouter autant qu’il faut de capacités transversales, d’«éducations à…» et de domaines de formation générale, pour n’être accusés de négliger aucune attente ni aucun problème de société. Ils peuvent aussi se déclarer «évolutifs» pour neutraliser les mécontentements et repousser à demain des arbitrages de plus en plus difficiles à tenir. Mais au-delà de ce qu’il serait politiquement correct d’afficher, la question se pose de la viabilité de cette organisation pour ceux qui interagissent à sa base et qui sont plus ou moins appelés à lui faire vivre, en effet, des évolutions. Cette deuxième édition des Entrevues de LIFE confrontera les opinions de praticiens et de formateurs d’enseignants à ce propos. Elle leur demandera comment les savoirs scolaires vivent leur vie entre le plan d’études qui les arrête et les pratiques des enseignants qui assurent leur circulation. Elle fait ainsi écho à la publication d’un Carnet de la Section des sciences de l’éducation proposant un bilan des rapports entre la forme scolaire d’apprentissage (singulière) et les pratiques pédagogiques (plurielles) qui la travaillent de l’intérieur:

Maulini, O., Meyer, A. & Mugnier, C. (2014). Forme scolaire d’apprentissage et pratiques pédagogiques (Carnet des sciences de l’éducation). Université de Genève, Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation.